Latium tome 2

Il y a de cela quelques mois, je chroniquais la première partie du diptyque Latium de Romain Lucazeau. J'ai mis le temps qu'il fallait pour m'intéresser à sa deuxième partie, et j'ai décidé d'accélérer un peu le pas lorsque j'ai découvert que l'auteur serait invité aux Intergalactiques de Lyon. Mission accomplie !
Résumé :
La nef de Plautine est détruite mais la Plautine de chair et de sang vit encore, mise à l'abri de la nef d'Othon, et le général lui-même a mis en déroute la flotte barbare grâce à ses affidés, les hommes-chiens de ξ Boötis, qui lui permettent de contourner l'ancien Carcan lui interdisant de nuire aux intelligences biologiques - mais l'heure n'est pourtant pas au triomphe. Les barbares disposent d'une technologie qu'ils ne contrôlaient jusqu'alors pas encore et peuvent maintenant se déplacer à la même vitesse que les nefs des Intelligences... Y aurait-il un traître au coeur même de l'Imperium ? Pour le savoir, Othon va devoir faire un dangereux voyage vers l'Urbs duquel il a été banni et où ses ennemis l'attendent afin de l'éliminer une bonne fois pour toutes. Reste en suspens la question de l'Hécatombe et de l'endroit où se terre le Dernier Homme - si toutefois celui-ci existe... L'Urbs dont l'Imperator est désormais sénile contiendra-t-il les réponses que cherchent Othon et Plautine ? Ou bien devront-ils aller plus loin encore pour découvrir le Dernier Homme ? Leur quête, en apparence désespérée, pourrait bien remettre en question l'ensemble des fondations de l'Imperium - voire même son Histoire toute entière...
Les très grands space-operas - de Fondation à Hypérion en passant par Dune - se caractérisent par un équilibre instable au début de leur temps fictionnel. Se présente alors un point de basculement : l'annonce de la chute inéluctable de l'Empire galactique, le caractère désespéré du dernier pèlerinage gritchtèque, le piège que représente le don d'Arrakis aux Atréides, ne sont jamais qu'une façon pour l'auteur d'annoncer à ses personnages que le monde va changer. Dans Latium, les Intelligences - ultimes surgeons d'une humanité à présent éteinte - vivent figées dans une stase malsaine. Les automates sont jadis devenus des Vaisseaux et les machines pensantes, qui pour certaines se souviennent encore du temps où l'Homme arpentait le sol à leurs côtés, sont devenues folles, contraintes par une programmation implacable à rechercher leurs créateurs disparus et à protéger ce qui fut leur dominion. Or, pour protéger le Latium, il faut à présent le défendre contre les barbares, mais pour le faire avec efficacité il faudrait utiliser une capacité de destruction que les Intelligences, dans le cadre de leur Carcan, n'ont pas le droit d'utiliser sans ordre de l'Homme... En d'autres termes, il n'est pas possible de protéger l'Homme et son domaine en l'absence de l'Homme lui-même, et l'entropie - grande meurtrière d'empires - est sur le point de faire disparaître les derniers vestiges de la civilisation humaine. L'Urbs des machines, capitale de l'Imperium, singe celui de Rome y compris dans ce qu'il avait de plus médiocre : un Imperator sénile, des patriciens arrivistes et comploteurs, et une plèbe contrainte au silence par l'écrasante puissance des princes de l'Urbs. Tel est en réalité l'équilibre vicié auquel se confrontent les protagonistes de Latium : si le schéma était devenu visible au terme du premier volet, l'incursion au coeur de l'Imperium confirme qu'aucune solution ne pourra sortir des structures historiques, promises à l'effondrement avant même d'avoir été fondées - après tout, la chute de Rome était déjà en germe dans le principat d'Auguste...

Les derniers complots d'un Urbs périmé, aussi futiles que vains, n'en sont pour autant pas moins dangereux pour les protagonistes principaux. Pour Plautine - qui, depuis le corps biologique bricolé par l'Intelligence dont elle a hérité ses souvenirs, risque à maintes reprises l'élimination physique - comme pour Othon - qui, bien qu'assisté par les hommes-chiens dont il est le créateur, va devoir jouer forte partie afin d'accomplir sa mission - le passage par la capitale de l'Imperium est l'occasion de s'exposer aux dangers que représente une ville entière d'Intelligences paranoïaques et aux pouvoirs presque infinis. L'avertissement d'Othon ne suffira pas à ramener ses congénères à la raison, d'autant moins que plusieurs d'entre eux cherchent en réalité à s'extraire du Carcan et à conquérir le droit de jouer leur propre partition, et il lui faudra donc trouver de nouvelles pistes, aidé en cela par l'aide plutôt décisive de Plautine. Car, que ce soit dans les rêves de celle-ci, dans les manipulations spatio-temporelles d'autres Intelligences que celles de l'Imperium ou au coeur des ruines des anciens mondes humains, il reste des moyens de comprendre la véritable nature de l'Hécatombe - et, de ce fait, d'en déduire les enjeux. En effet, si les post-humains que sont les Intelligences et les hommes-chiens ont succédé à l'Homme, celui-ci n'a pour autant pas tout à fait disparu... Et le Carcan étant ce qu'il est, Othon comme les autres Intelligences vont être tenus d'obéir à ses ordres. Quels qu'ils soient. On pense bien sûr au jeu de piste galactique des deux derniers volets du Cycle de Fondation, où Golan Trevize explore les secteurs les plus reculés de la Galaxie pour trouver la Terre et peut-être le maître du jeu qui s'y cache : ici, le Dernier Homme, qui possède sa propre idée du destin de l'Univers, se trouve pris dans un pat avec la première de toutes les Intelligences, tous deux attendant que l'arrivée d'autres pions vienne résoudre la controverse. L'espèce humaine doit-elle évoluer au-delà de ses limites physiques ou bien doit-elle, au contraire, demeurer le seul produit de l'évolution biologique ?

Profondes, les questions de Latium ne sont pour autant pas indigestes, et le livre se termine sur une note plus douce qu'amère : au contraire des apparences, l'Homme n'a pas tiré sa révérence. C'est ici que se trouve la plus belle image de Latium, car de la même façon que l'Empire romain n'en finit pas de tomber, les idées sorties de cerveaux changés en poussière depuis des millénaires sont immortelles. Bravo !

Commentaires

Miroirs SF a dit…
Salut. Je viens de lire la chronique de Lorhkan qui trouve dans le tome 1 de ce roman une certaine froideur, regrettant d'une certaine façon l'absence d'hommes, ou en tout cas de sentiments propres aux hommes. Qu'en as-tu pensé sur ces deux tomes ? Car pour ma part les réflexions que portent ces deux romans m'attirent énormément ; je les trouve très stimulantes. En revanche j'attache de l'importance à la qualité des personnages. Qu'importe pour ma part si ce sont des IA ou des hommes, mais je veux des personnages profonds. Merci à toi pour ton avis.
Anudar Bruseis a dit…
Salut !

Ta question est très complexe. D'un côté, l'humanité se trouve bien entendu très absente de ce diptyque (et pour cause), et c'est assez paradoxal au passage au vu de l'ode "aux humanités" que l'on peut y voir. De l'autre, les personnages y compris d'IA sont habités par des passions très humaines.

Je pense que les personnages de "Latium" sont profonds, à leur façon...
Miroirs SF a dit…
Merci de ton avis. Je pense que je vais me laisser tenter !
Anudar Bruseis a dit…
Fais donc :) !