Les Etats Généraux de l'Imaginaire

Jérôme Vincent d'ActuSF s'apprêtant à ouvrir les Etats Généraux de l'Imaginaire.

L'imaginaire est notre bien commun, a dit Jérôme Vincent dans sa présentation préliminaire de ces Etats Généraux de l'Imaginaire aux Utopiales de Nantes édition 2017. J'avais appris le lancement de l'initiative à la Convention Nationale de SF&F de Grenoble en juillet 2017, même si je n'avais pas pu assister alors à la conférence de présentation. Co-propriétaire de l'imaginaire, pour paraphraser la belle expression qui ouvre le présent article, et conscient de l'être depuis très, très longtemps, je suis - comme tous les autres co-propriétaires - peu satisfait du sort qui est fait à ma culture de prédilection. La SF n'est peut-être pas ma vie, mais il est clair qu'elle en fait partie et que je ne saurais m'en passer ; comme d'autres, je ne comprends pas comment il se peut qu'alors que les genres de la SFFF explosent au cinéma et en BD, au contraire leurs expressions littéraires en France puissent donner l'impression d'être si confidentielles.

La démarche proposée par les initiateurs des EGI était de faire tout d'abord un état des lieux chiffré. Nos impressions ne sont-elles que du ressenti ? Ou bien sont-elles au contraire fondées sur une réalité observable ? Sur le front des chiffres bruts, il semble qu'il n'y ait pas d'ambiguïté : les ventes brutes ont été presque divisées par deux entre 2003 et 2016 (de plus de 7 à un peu plus de 4 millions de livres écoulés) alors que la production, elle, a augmenté. Les ventes moyennes diminuent, sans pour autant qu'il y ait un effet d'aspiration par les best-sellers. La visibilité médiatique des genres de l'imaginaire est par ailleurs très inférieure à ce qu'elle devrait être compte-tenu de ces chiffres des ventes. Le premier objectif des EGI est donc atteint : ce n'est pas une simple question de ressenti et l'imaginaire littérataire, en France, va mal.

Un deuxième objectif des EGI était de commencer à définir une stratégie de remédiation. Formuler un problème est certes la première étape utile pour en obtenir la résolution ; toutefois, cela ne saurait suffire : nous, lecteurs de l'imaginaire, souhaitons que nos genres favoris se portent aussi bien que dans d'autres pays ! Je n'ai pu m'empêcher d'éprouver une légère déception à entendre les intervenants, au cours du débat, se contenter à mon sens d'aborder un seul des aspects du problème... Du peu que j'ai retenu du cours d'initiation à l'économie que j'ai suivi en classe de Seconde, le succès d'un produit - qu'il s'agisse d'un bien ou d'un service - est régi par la loi de l'offre et de la demande. Ici, les interventions questionnaient surtout la façon de susciter une demande dans le public pour les oeuvres de l'imaginaire : comment faire en sorte que les médias généraux parlent de nos littératures ? Comment se défaire des conceptions fausses que le public peut avoir de nos genres ? Comment susciter l'envie, en fait, pour nos genres au sein du public ? Si ces interrogations m'apparaissent tout à fait légitimes, il me semble en même temps qu'elles négligent l'autre aspect du problème : peut-on écarter sans l'avoir examinée l'hypothèse dérangeante qui voudrait que le problème ne se résume pas à une demande insuffisante ? A-t-on un prisme de lecture qui permettrait de scruter l'offre - et de voir si, par hasard, il ne se jouerait pas là quelque phénomène profond qui échapperait aux personnes les plus impliquées ?

Il y a quelques années, lors d'une discussion animée sur le forum du Planète-SF, j'avais eu l'occasion de proposer une expérience de pensée aux autres intervenants. Supposez un instant que vous appartenez à une communauté d'intérêt culturel minoritaire au sein d'un groupe plus grand : imaginez-vous geeks, motards, punks ou ce qu'il vous plaira, mais imaginez-vous en tout cas minoritaires : ceci vous désole parce que vous avez l'impression d'être incompris et peu considérés - mais en même temps, c'est très valorisant pour vous parce que vous avez conscience de faire partie d'une communauté de happy few. Au fond, désirez-vous que votre centre d'intérêt devienne plus commun ? En ce qui me concerne, oui, je souhaite que mon goût pour la SF en littérature soit partagé par plus de gens qu'il ne l'est en ce moment, je souhaite que les auteurs de l'imaginaire et en particulier les auteurs francophones puissent vivre de leur oeuvre, et je souhaite aussi que nos genres obtiennent la visibilité dans les médias qui leur est due - mais je crains qu'en ne cherchant qu'à sensibiliser le public ou à l'éveiller on ne fasse qu'une partie du travail. L'initiative des EGI est néanmoins belle, car elle a permis de rassembler au même endroit bon nombre d'acteurs du livre - auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, lecteurs, blogueurs et j'en oublie... - qui, souvent, ne se croisent que d'une façon anecdotique et jamais tous en même temps : de ce travail qui a été amorcé il y a quelques mois et qui a vu ici un premier développement concret, il faut retenir que beaucoup reste à faire.

L'imaginaire mérite au fond bien que l'on se mette au travail.

Commentaires

Merci pour ce retour, je partage aussi ce questionnement de «les films sfff explosent, pourquoi la sfff n'est pas mieux reconnue par tous». N'y a t'il pas une baisse des ventes de livres en général, même en littérature blanche ? C'est triste que les ventes soient en baisse, mais c'est super toutes les actions de réunion des forces vives qui se font.
Anudar Bruseis a dit…
D'après les chiffres des ventes proposés par Jérôme Vincent, la littérature générale ne subit pas la même érosion que celle que l'on observe en SFFF. Il existe par conséquent bel et bien un problème.

Si je partage ton avis concernant le fait que c'est une bonne chose de voir les gens rassemblés au même endroit - ce n'est pas si fréquent - je ne suis pas certain que toutes les questions utiles aient été posées lors de ces trois heures...
Fabien Lyraud a dit…
Je pense que nous ne dialoguons pas assez avec les autres médias. Bon nombre de gens dans le fandom considèrent la littérature comme un média supérieur aux autres. Même si ils sont minoritaires ils font beaucoup de bruits.
Il est clair qu'il faut plus de salons et de festivals et que ces manifestations doivent être plurimédia.
Il y a aussi l'existence de zones blanches où les littératures de l'imaginaire sont absentes.
Anudar Bruseis a dit…
C'est ce que j'appelle "politique de la demande" : faire connaître la SF telle qu'elle est faite en ce moment pour inciter le public à s'y intéresser plus qu'il ne le fait à l'heure actuelle.

Je pense que cela ne peut suffire puisqu'au quotidien nous tâchons déjà de faire connaître notre chère SF. Certains le font depuis pas très longtemps comme moi - mon blog n'a que sept ans - et d'autres le font d'une façon ou d'une autre depuis très longtemps - je pense à toutes les personnes qui, à un titre ou à un autre, font vivre le fandom. Malgré tout, cela ne suffit pas (ou plus).

Je pose donc la question de la politique de l'offre : à quel moment se dit-on "cette SF est-elle celle qui va convaincre le public de s'y intéresser ?"