Le dernier voyage d'Horatio II

Eduardo Mendoza, s'il est connu surtout pour son écriture humoristique, a produit le plus souvent dans cette veine des romans policiers déjantés - comme c'est le cas par exemple pour La grande embrouille - où il questionne les travers de notre société actuelle. Il ne dédaigne toutefois pas la SF : je n'ai jamais parlé ici de son roman Sans nouvelles de Gurb, où un extraterrestre perdu à Barcelone cherche à remettre la main sur son coéquipier tout en tâchant de comprendre les bizarreries humaines. Le dernier voyage d'Horatio II est une parodie de space-opera qu'il me fallait lire depuis un long moment : c'est désormais chose faite.
Résumé : 
Horatio II est un commandant de Vaisseau incompétent, fainéant et surtout préoccupé par la perspective d'une retraite anticipée. Sur la base d'un chantage, on l'a forcé à monter à bord d'un astronef en mauvais état, en compagnie d'un équipage tout aussi incompétent que lui-même, et en charge de passagers violents, dépravés ou cacochymes, pour une destination inconnue. Qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?
D'actes d'insubordination en rébellions ouvertes, de Stations spatiales miteuses en pénuries alimentaires, le dernier voyage d'Horatio II ne sera pas de tout repos. L'humour de Mendoza capture à nouveau les aberrations d'une société humaine qui, bien que réduite en taille et bien que future, se révèle dysfonctionnelle pour des raisons tout à fait intelligibles. La satire est féroce : personne ne respecte le commandant, l'une de ses rares qualités consistant à dresser l'un contre l'autre ses deux sous-chefs qui se détestent afin de mieux les manipuler ; le médecin de bord est alcoolique et néglige l'entretien de la pharmacopée du bord en préférant veiller sur les stocks de produits alcoolisés "et autres substances toxiques" dont il fait marché noir ; le vaisseau embarque des passagers tous plus truculents, menteurs et velléitaires les uns que les autres. A l'extérieur du vaisseau, cela ne vaut pas mieux : les habitants des Stations spatiales sont eux-mêmes des menteurs et des escrocs, voire des traîtres ou des assassins ; et quant aux supérieurs du commandant sur Terre, ils ont en toute connaissance de cause envoyé tout ce petit monde dans un voyage sans but à des fins inavouables. Une fois de plus, Mendoza offre donc un portrait caustique d'une humanité lamentable dont on se demande si elle méritait d'aboutir à l'âge de l'espace - ou en tout cas, si elle méritait de sortir de l'âge de pierre.

Le texte est soutenu par un langage savoureux, de celui dont seul Mendoza possède le secret, avec ses expressions hilarantes - (...) leur conversation semblait se situer deux degrés au-dessus d'"animée" et quatre degrés au-dessous de "torride", par exemple - mais aussi par l'irruption de situations comiques tour à fait universelles. Il y a là-dedans des quiproquos à base de malentendus, d'enfant caché ou de parent renié qui ne dépareraient pas dans le Quichotte imaginé par Cervantes : Mendoza connaît ses classiques et sait en tirer les péripéties utiles qu'il réinterprète à la sauce science-fictive. On rit donc beaucoup devant ce roman où l'incompétence d'Horatio II se substitue à la folie de Don Quichotte comme principal ressort comique : médiocres, les hommes du futur promettent de l'être tout autant que les amateurs de romans de chevalerie, même si ce n'est pas pour les mêmes raisons...

Commentaires

Baroona a dit…
Je sais que j'ai aimé ce livre, tout comme "Sans nouvelles de Gurb", mais je n'ai absolument aucun souvenir de l'histoire. En tout cas la citation des degrés doit être marquante, parce que je vois que je l'avais moi aussi reprise. ^^
Anudar Bruseis a dit…
Ah oui, « Sans nouvelles de Gurb », quel bon souvenir ! Merci de me le faire revenir à l´esprit :)