La Tour sombre tome 2 - Les trois cartes

J'ai poursuivi ma lecture du cycle de la Tour sombre de Stephen King : après un premier tome étonnant, il était temps pour moi de voir si le maître de l'horreur était en mesure de transformer l'essai. La Tour sombre est, à ce qu'il paraît, l'oeuvre qu'il a le plus mûrie... Que pouvait donc valoir la suite de cet étrange roman ?
Résumé : 
Suite à sa rencontre avec l'homme en noir, voilà que Roland se réveille au bord de la mer... et qu'il fait la connaissance des crustacés géants et carnivores qui en sortent la nuit ! Mutilé, le pistolero sait qu'il ne pourra plus jamais jouer de son arme de la même façon qu'avant - et d'autant moins que le venin de la créature marine infecte maintenant sa chair, à moins que les microbes affamés en cette fin du monde aient décidé de le transformer en bouillon de culture... Pourtant, il va bien falloir marcher vers le nord, là où se trouvent les trois portes qui conduisent vers d'autres mondes ou peut-être d'autres époques. Derrière ces portes, il trouvera de nouveaux alliés - à commencer par le junkie Eddie mais aussi la belle et dangereuse Odetta / Detta... La prophétie de l'homme en noir était-elle complète ? Y a-t-il un espoir pour un Roland toujours obnubilé par son objectif - atteindre la Tour sombre - alors même que sa vie semble ne plus tenir qu'à un fil ?
Retour à ce monde en ruines, où la civilisation s'est éteinte et où la vie elle-même semble contrefaite : j'en veux pour preuve ces homards monstrueux - bien que comestibles - qui mutilent Roland dès les premières pages et agissent ensuite comme une menace diffuse et lancinante. Prédateurs sans doute intelligents, ils ne peuvent s'aventurer trop loin de l'élément liquide et il suffirait de s'en tenir à distance pour échapper à leur danger : la chose est toutefois impossible, d'abord parce qu'ils représentent la seule ressource alimentaire sur laquelle peuvent compter le Pistolero et ses alliés, mais aussi parce que c'est sur cette plage en apparence infinie que se trouvent les trois portes que Roland va devoir ouvrir. C'est donc sur la limite des hautes-eaux que les personnages vont devoir faire leur trajet sans claire motivation (au moins pour deux d'entre eux) : ce voisinage contraint pendant presque tout le temps fictionnel instille une certaine inquiétude - et il faut se répéter, à intervalles réguliers, que si les personnages venaient à mourir trop vite il n'y aurait plus d'histoire !

La prophétie de l'homme en noir évoquait trois cartes : chaque porte rencontrée par Roland correspond à l'une d'entre elles, et derrière se trouve un personnage appelé à jouer un rôle dans sa quête, voire à devenir l'un de ses alliés. La petite bande qui se forme au terme de ce volume semble aussi hétéroclite qu'inhabituelle dans le cadre d'un récit de ce type : Eddie, modèle de jeune adulte urbain dysfonctionnel, est un héroïnomane motivé par sa poudre et par le bien-être du grand frère qui l'y a initié ; la douce Odetta est atteinte d'une schizophrénie parfaite et se change à intervalles réguliers en Detta, partageant ainsi son corps d'infirme avec une souillon haineuse et paranoïaque. Tous deux proviennent de notre monde, ou bien d'un monde qui ressemble beaucoup au nôtre ; tous deux sont des victimes de leurs époques et des folies de groupe qui les aliènent. Odetta, qui vit au début des années 60, a fait les frais jusque dans sa chair des ultimes aberrations du racisme institutionnel et de la ségrégation, malgré le statut social élevé de sa famille. Eddie quant à lui subit par rebond la terreur de la sale guerre du Vietnam, puisqu'il se change en junkie par imitation de son frère que l'odieux conflit néo-colonial a détruit. A nouveau, comme dans Ça, Stephen King semble jouer avec la mauvaise conscience de son pays déchiré par son histoire violente, dont les cadavres trop vite rangés dans le placard se sont changés en démons.

C'est Roland le Pistolero qui se fait le témoin de cette histoire douloureuse : bien qu'extérieur à ce monde rempli de merveilles et de médiocrité, il va devoir malgré tout en comprendre certains éléments s'il veut survivre et poursuivre sa longue route vers la Tour sombre. Pour lui dont le monde a changé - comprendre : s'est effondré - cet univers parallèle qu'il découvre à travers les portes et les esprits de ceux qu'il doit connaître au cours de sa quête est un gisement de ressources introuvables par ailleurs. Eddie, Odetta et ceux qu'il croise au-delà des portes sont riches de choses qu'il a dû apprendre à économiser, à commencer par l'énergie vitale... Roland se révèle capable de marcher bien qu'il soit dévoré par la fièvre et l'infection, Roland parvient à monter plusieurs stratégies victorieuses alors même qu'il ne connaît pas le terrain où il se bat, Roland finit par remporter toutes les batailles : le Pistolero n'est pas un super-héros, mais il est peut-être bien post-humain. Cet énigmatique personnage, à la vérité, semblerait par moments presque être sorti de l'univers de Dune ! A ses côtés, Eddie et bientôt une Odetta elle aussi changée (pour le meilleur ou le pire ?) feront figure de seconds couteaux : sont-ils appelés à devenir eux aussi des pistoleros comme certains passages semblent le suggérer... ou bien seront-ils des quantités sacrifiables à la quête mystérieuse dans laquelle Roland s'est jeté à corps perdu ? C'est au fond ici que se trouve la véritable inconnue de ce deuxième tome : de cette fameuse Tour sombre, le lecteur ne sait rien encore - pas plus qu'un Eddie qui, pourtant, en lie avec intelligence l'énigme avec celle que constitue Roland.

Avec Les trois cartes, Stephen King offre un roman très différent du premier tome de ce cycle et parvient donc à étonner à nouveau : il reste impossible pour le moment de dire où l'auteur conduit son lecteur - mais il est certain que la route sera longue, pleine de maléfices... et d'interrogations quant à notre présent.

Commentaires

Lune a dit…
Je bats des mains intérieurement (oui c'est possible !)
Que tes journées soient longues et tes nuits plaisantes !
Anudar Bruseis a dit…
Des mains intérieures à cinq doigts ou mutilées comme celles de Roland ;) ?
Vert a dit…
Ah tu vas pouvoir continuer avec le 3, c'est mon préféré de la série (sans vouloir te mettre la pression xD)
Anudar Bruseis a dit…
Je continuerai. Mais je ne sais pas quand.