The Consuming Fire

L'année dernière, je chroniquais en ces lieux le premier tome de la série The Interdependency de John Scalzi : un livre qui n'avait pas de scrupules à montrer un vaisseau spatial sur sa couverture et à raconter une histoire d'empire galactique menacé d'effondrement - soit donc, un space-opera aux accents asimoviens qui lorgnait quelque peu vers l'argument de Fondation. John Scalzi étant John Scalzi, cet ouvrage comportait humour noir, badasseries et un personnage ayant eu "fuck" pour tout premier mot : nul doute que le Bon Docteur aurait souri à plusieurs reprises pendant la lecture de The Collapsing Empire s'il lui avait été donné de le lire. J'ai moi-même ri et beaucoup apprécié de premier tome de The Interdependency au point de m'intéresser à sa suite bien avant sa sortie... et à présent, il ne me reste plus qu'à le chroniquer.
Résumé : 
Rachela, premier Emperox de l'Interdépendance, est reconnue aussi comme Prophète par l'Eglise officielle - mais aucun autre souverain n'a prétendu avoir de visions depuis l'institution de celle-ci. Aussi, quand Grayland II alias Cardenia se déclare à son tour Prophète, les cardinaux et les évêques se montrent perplexes... D'autant plus que l'Emperox prétend que l'Interdépendance telle qu'elle fonctionne depuis un millénaire est condamnée : les courants du Flux sont en train de s'effondrer, menaçant chaque système d'être coupé des autres en l'absence de toute méthode alternative de voyage interstellaire. L'effondrement est même déjà commencé : plus aucun vaisseau ne peut quitter Fin, la seule planète habitable de l'Interdépendance... Combien de temps reste-t-il avant la catastrophe ? Pour le savoir, Cardenia va envoyer Marce Claremont - l'un des seuls physiciens capables de comprendre le Flux et ses transformations - vers le système de Dalasýsla, celui qui a été perdu il y a huit cents ans à la faveur de l'effondrement de son courant, réouvert pour un temps à la faveur de l'instabilité actuelle. Il lui faudra aussi continuer sa lutte pour la consolidation de son pouvoir : la redoutable famille Nohamapetan, bien que fragilisée par l'échec du complot destiné à faire s'asseoir l'un des siens sur le trône, dispose d'atouts solides et contrôle même la planète Fin... Y a-t-il encore quelque espoir pour l'Interdépendance ? Cardenia parviendra-t-elle à dénouer à temps l'écheveau de mensonges et de demi-vérités que ses ancêtres lui ont laissé en héritage ?
J'avais déjà dit, dans ma chronique du premier tome de cette série, à quel point était original ce schéma que John Scalzi proposait pour justifier la dimension interstellaire de son oeuvre : le voyage spatial dans The Interdependency ne repose pas sur la négation des lois de la physique mais sur l'exploitation d'un phénomène aussi naturel qu'exceptionnel. Le Flux est interprété par l'esprit humain comme un réseau de courants unidirectionnels qui relient des systèmes stellaires voisins : dans ce futur mal défini, la Terre n'est plus qu'un souvenir lointain, perdue dans un passé reculé lors de la fermeture de l'un de ces courants, avant même le règne du premier Emperox. L'espèce humaine, par conséquent, n'est pas tant "interdépendante" qu'en réalité asservie à une manifestation naturelle qu'elle tient pour acquise. Le déséquilibre initial est donc effrayant : l'effondrement du Flux promet aux systèmes de l'Interdépendance l'isolement, la folie de groupe et in fine la mort, comme semble en attester le sinistre exemple de Dalasýsla.

La nature humaine étant ce qu'elle est, la mise au jour de cette information - le Flux s'effondre, il n'y a rien que l'on puisse y faire, l'Interdépendance doit trouver un moyen de se réformer sinon tout le monde va mourir - entraînera des réactions aussi variées qu'intéressantes. Le déni : bien que prévenus du danger, certains capitaines de vaisseaux interstellaires vont tenter tout de même d'entrer dans un courant promis à l'effondrement. Bien entendu, seul le lecteur omniscient saura quel sera leur destin - peu enviable - une fois les imprudents bloqués à jamais dans l'espace interstellaire : la plume cruelle de Scalzi trouve l'humour noir nécessaire pour décrire le voyage d'un vaisseau fantôme que nul ne retrouvera jamais avant que, des millions d'années plus tard, il ne finisse par croiser une étoile sur sa route et s'y trouve annihilé. Le survivalisme : la catastrophe étant annoncée ou réalisée, certains vont tenter de mobiliser les moyens nécessaires au maintien d'une vie à peu près normale pendant la durée de la crise. Le complot des Nohamapetan était fondé sur des prémisses erronées mais il a néanmoins donné à cette famille un atout intéressant puisqu'elle contrôle désormais le seul écosystème viable dans le temps long, celui de la planète Fin ; les quelques survivants de Dalasýsla - eh oui - auront survécu à leur isolement relatif grâce à des méthodes certes créatives mais peut-être dignes de Destination Ténèbres. L'adaptation : c'est le chemin sur lequel Cardenia souhaite faire s'engager l'Interdépendance. Le service naturel rendu par le Flux étant condamné, il s'agit de transformer le lien social quitte à remettre en question les fondements politiques et même spirituels de la communauté au sens large, la migration vers Fin étant le but ultime des manigances du souverain. Dans cette opération compliquée - Cardenia est devenue Emperox par un hasard dynastique et navigue presque à vue - elle risque sans doute plus que son trône : c'est donc un plaisir de la voir soutenue par des personnages positifs, et de la voir parvenir (presque) à ses fins au terme de cette histoire.

Si The Consuming Fire peut s'interpréter comme une métaphore des troubles qui menacent notre propre avenir - l'environnement naturel de notre planète étant indispensable à notre vie et contrarié par nos activités - et peut donc s'apparenter à une éclatante leçon de Scalzi à son public, il n'en demeure pas moins que ce roman conserve des accents asimoviens de très bon aloi. Ici comme dans Fondation, la fin du monde tel qu'on le connaît est prédite par une branche des mathématiques et il s'agit de trouver une façon de s'en prémunir. Le Bon Docteur avait placé la Première Fondation sur Terminus et la Seconde sur Star's End comme pour faire des remparts jumeaux dans un âge de barbarie : John Scalzi envisage Fin comme le refuge où l'Interdépendance pourra se replier pendant les millénaires que dureront la fermeture des courants du Flux. Le Cycle de Fondation comptait de nombreuses quêtes interstellaires, celles pour la Seconde Fondation et celle pour la Terre dans sa conclusion à tort controversée : Cardenia devra elle aussi mettre au jour les conditions mystérieuses de l'isolement des "Etats libres" qui ont précédé l'Interdépendance... et découvrir que le drame que s'apprête à vivre son peuple provient au moins en partie de mauvais choix faits dans le passé. Il est difficile, quand on a lu le Cycle de Fondation, de ne pas éprouver une sensation de déjà vu à la lecture de The Consuming Fire, plus encore qu'au moment de celle de The Collapsing Empire : John Scalzi a de toute évidence aimé l'oeuvre de son prédécesseur et lui a rendu ce qui peut apparaître comme un hommage très brillant. C'est asimovien, et c'est du Scalzi. C'est un space-opera intelligent, dont les personnages, l'univers et le passé sont crédibles, mais qui n'oublie pas d'être jubilatoire du début jusqu'à la fin - se payant même le luxe de finir sur un cliffhanger insupportable, lui aussi réminiscent d'Asimov avec son fameux "Maintenant vous le voyez" ! Qu'en dire d'autre sinon que la SF est belle quand elle est servie par un travail aussi acharné pour ne pas dire amoureux ? Bravo !

Commentaires

Yogo a dit…
Il n'y a plus qu'attendre que les éditions l'Atalante traduise le cycle...
Anudar Bruseis a dit…
Alors, je ne sais rien. Mais j'ai eu vent d'une rumeur selon laquelle...