La peste et la vigne

Il y a quelques mois, je chroniquais en ces lieux le premier tome du Cycle de Syffe de Patrick K. Dewdney. Enthousiasmé par ce premier fragment d'une histoire troublée, j'ai eu le plaisir de me voir faire offrir le second tome par son éditeur, que je remercie pour sa sympathie au préalable de la chronique promise...
Résumé : 
Syffe est devenu esclave aux mines d'Iphos. Les cinq années qu'il y passe l'éprouvent et le transforment, et ce n'est qu'à la faveur d'une épidémie de peste qu'il parvient à s'évader. Au terme de sa traversée désespérée d'un glacier, il trouve un abri dans une salle de garde et se fait capturer par les montagnards Arces, qui vivent aux marges du monde après avoir été vaincus autrefois. Bien que captif, Syffe redécouvre parmi eux sa propre humanité ainsi que son désir d'apprendre et de revoir ceux qu'il aime : si Uldrick est mort, le souvenir de Brindille reste vivant dans sa mémoire et c'est pour elle qu'il finit par quitter les Arces au moment où ils s'érigent en un nouveau royaume. Partant sur les routes, bientôt embauché par une compagnie mercenaire, Syffe rejoint un nouveau champ de bataille : quelque part, sur le plateau des Ronces, il espère trouver Brindille... Les obstacles qui le séparent d'elles sont-ils tous humains ? Et si les Vars qui l'ont élevé dans leur philosophie de refus du surnaturel avaient tort de pratiquer leur scepticisme intégral ?
Retour à la sombre histoire de Syffe, orphelin de son état, pourchassé par des vengeances et des entités d'ordre supérieur, sceptique mais gardant le souvenir d'événements inexplicables. Son long séjour aux mines est expédié en quelques pages : c'est une façon comme une autre, pour l'auteur, de le faire grandir et de le changer en jeune adulte à moindre coût. L'enfant de poussière n'est plus, place à un adulte qui porte sur son visage et dans sa mémoire les séquelles du passé : la cicatrice triangulaire qu'il porte - conséquence de son marquage en tant qu'esclave par son propriétaire - proclame à tous les Carmes qu'il croise qu'il n'est qu'un esclave évadé ; sa couleur de peau permet aux Brunides de l'identifier comme un... Syffe. Alors que sa tête est encore mise à prix, le danger se voit encore multiplié par l'accumulation de ces marqueurs pouvant guider les chasseurs de primes... Pourtant, c'est au cœur du danger que Syffe prend la décision de se rendre : l'enfant de poussière n'est certes plus, mais les souvenirs qu'il a légués à l'adulte marqué sont vivaces. Avec intelligence, Patrick K. Dewdney montre que l'identité ne se résume pas à la peau, à la chair ou à l'histoire personnelle : son nid, c'est celui de la mémoire et de la construction de l'individu. Syffe, malgré les sentences inquiétantes qui pèsent sur lui, malgré les intrigues aussi, reste Syffe et reste fidèle à ce qu'il a été avant les Arces, avant les mines, avant Uldrick, les Vars et la Pradekke, avant même son apprentissage à Corne-Brune... et cette fidélité s'exerce à l'égard de Brindille, sa sœur adoptive qu'il recherche depuis tant d'années.

L'identité peut rester indestructible, mais le destin n'est jamais écrit à l'avance, et au cours de sa quête, Syffe ne va cesser d'être confronté à des forces qui le dépassent. Forces politiques : le "jeu des trônes" dans le pays de son enfance a dégénéré en une interminable guerre civile où nul ne sait très bien qui se bat pour qui et surtout pour quoi ; dans ce conflit féodal auquel se superposent des enjeux régionaux voire nationaux, les affres du champ de bataille finissent par faire penser à ceux de la Guerre de Trente Ans - l'artillerie en moins - et semblent parachever la ruine de l'ancien Royaume-Unifié. Forces militaires : la troupe mercenaire à laquelle il se joint pour conduire une expédition de pacification en plein cœur du territoire ennemi ne cesse de sous-estimer le terrain, la force de l'adversaire et même ses propres besoins en ravitaillement, courant ainsi à un désastre prévisible. Forces surnaturelles : Syffe porte déjà dans ses souvenirs la trace de deux expériences que la Pradekke rejette... et le voici bientôt confronté à de nouvelles réalités d'ordre transcendant, puisqu'il existe en ce monde des entités que certains reconnaissent comme divines et qui attendent que l'être humain joue un rôle prescrit à l'avance. Ces forces dont certaines sont antagonistes, Syffe cherchera encore et toujours à leur échapper, ou alors à les circonvenir pour accomplir ses propres objectifs... en oubliant parfois qu'il n'est pas omniscient - et que sa raison n'est peut-être pas intelligible aux êtres d'ordre supérieur qui s'intéressent à lui.

Ce deuxième tome du Cycle de Syffe convainc donc par son développement : la gageure consistait à poursuivre l'histoire engagée dans le premier sans sombrer dans la répétition. Si l'univers développé ici reste flou - à la lumière des connaissances encore fragmentaires de Syffe - il se fait moins morcelé, plus organisé, à la manière de ces images mentales que l'on construit à force de revenir sur un sujet au départ inconnu. Pourtant, ce deuxième tome ne parvient pas à développer la même incandescence que son prédécesseur : le séjour de Syffe parmi les Arces est long, pauvre en péripéties, pauvre aussi en informations utiles (à première vue), et l'épopée mercenaire du fugitif se prolonge elle-même peut-être au-delà du raisonnable... Si l'on ne s'ennuie pas tout à fait - la construction mise en place par l'auteur sauve ce roman qui semble par moments s'embourber dans sa propre intrigue - on se sent moins satisfait de la lecture qu'on aurait aimé l'être. Le second tome d'une trilogie est, paraît-il, parfois le plus difficile à écrire : c'est peut-être là le problème de La peste et la vigne...

Ne manquez pas l'avis de Cédric !

Commentaires

Apophis a dit…
"Le second tome d'une trilogie est, paraît-il, parfois le plus difficile à écrire"

Ce cycle a été conçu comme une heptalogie, il me semble.
Anudar Bruseis a dit…
Eh bien, nous supposerons que ce doit aussi être le cas des tomes intermédiaires de toute série de cardinal supérieur.