L'écologie de "Dune", entre science et politiques

Camel snack, par Peter Dowley, distribuée
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Ces jours-ci, l'ami Leto de DAR nous gratifie d'un article de fond qui revient sur la conférence dunienne à laquelle nous avons tous deux participé au Festival des Intergalactiques de Lyon, il y a quelques mois. Pour Leto, dont c'était la deuxième participation aux Intergalactiques, Frank Herbert ne fait pas dans l'écologie politique : le Maître n'y verrait en effet rien d'autre qu'une idéologie - et l'on sait ce qu'il pense des idéologies.

1. Mais l'écologie, c'est quoi, en fait ?

L'écologie est avant tout une science, qui s'intéresse au fonctionnement des écosystèmes. Prenons de l'avance et répondons tout de suite à la question suivante : un écosystème, c'est l'ensemble formé par un biotope (un environnement) et une biocénose (une population d'êtres vivants : bactéries, végétaux, animaux, champignons...).

Dune est un roman de SF atypique dont les arguments scientifiques ne proviennent pas de la physique ou des mathématiques - domaines de prédilection d'un Isaac Asimov, par exemple. Au contraire, Frank Herbert s'intéresse bien volontiers aux sciences du vivant : si la génétique dans Dune représente un véritable continent - et ancre à elle seule tout le Cycle à la SF - on ne doit pas ignorer pour autant l'importance considérable de l'écologie scientifique dans la construction de la fiction dunienne. Dans Dune il est question aussitôt d'Arrakis, la planète désertique où l'action se déroule en majeure partie, et il convient ici de ne pas nous laisser abuser par notre propre langage : les déserts ne sont pas des environnements stériles. Sur Terre, ce sont au contraire des écosystèmes tout aussi riches que les forêts ou autres prairies, et si leurs formes de vie sont souvent discrètes, elles n'en sont pas néanmoins présentes. Le désert d'Arrakis ne fait pas exception, et l'on y trouve des formes de vie originales dont certaines sont importées (à commencer par l'être humain) et d'autres sont indigènes (ce sont les truites et vers des sables, qui appartiennent en réalité à la même espèce, dont ils incarnent deux différents stades du développement).

Frank Herbert imagine donc une biocénose extraterrestre à travers les truites des sables et les grands vers. Il ne s'agit en rien d'un exploit, il n'est pas le premier à réaliser ce type de travail d'imagination : la SF des années 40 et 50, antérieure à Dune,  avait d'ores et déjà imaginé plus étrange encore comme on peut s'en rendre compte à peu de frais en lisant certaines anthologies. L'originalité du travail réalisé dans Dune provient en fait de la capacité de l'auteur à imaginer un biotope adapté à cette biocénose. Sans désert, pas de truites des sables ni de grands vers, et sans truites des sables ou sans grands vers, pas de désert semblable à celui d'Arrakis. La planète Arrakis est donc un personnage à part entière de la grande fiction dunienne : sans Arrakis, pas de Dune ! A ce titre, le Cycle est bel et bien une fiction écologique.

2. Et l'Homme, dans tout ça ?

La biosphère d'Arrakis est certes étrange et surtout étrangère, hostile à l'être humain : un biotope extrême car très aride, ravagé à intervalles réguliers par des tempêtes de sable, allié à une biocénose dangereuse - les grands vers sont attirés par les mouvements rythmiques à la surface du sable. Cette alliance infernale est peut-être même suggérée - intention malicieuse de l'auteur ? - par le choix des mots qui en décrivent les partenaires : le Shaï-Hulud n'est-il pas le "vieil homme du désert" alors que les tempêtes en sont les "grand-mères" ?

Perdu au sein de cet écosystème différent et dangereux, l'être humain apparaît bien fragile. Sa technologie ne suffit pas à garantir sa survie, pour peu qu'il s'éloigne des régions polaires moins hostiles : "on ne parle jamais de probabilités, sur Arrakis, on ne parle que de possibilités", comme le dit si bien Liet Kynes, le planétologiste impérial. Par chance, quand la technologie cesse d'être fiable, il reste à l'être humain son premier atout, à savoir sa faculté d'adaptation. A environnement extrême, adaptation extrême : le sang des Fremen coagule plus vite que la normale - et je pense que plus d'un physiologiste adorerait comparer les néphrons de leurs reins à ceux d'un Homo sapiens ordinaire... L'adaptation humaine à l'environnement d'Arrakis n'est cependant pas que physiologique : à la technologie avancée des hors-monde s'opposent les ingénieux bricolages des Fremen dont le plus fascinant est peut-être le fameux distille. Comment ne pas y voir une combinaison-peau faisant le filtre entre l'environnement étranger d'Arrakis et le milieu intérieur du corps humain, lointain avatar de l'océan archéen ?

L'écosystème d'Arrakis a ceci de comparable aux écosystèmes réels qu'il est dynamique. La matière y circule en flux, entre le biotope et la biocénose : ainsi la digestion des grands vers assure-t-elle la production du sable mais aussi celle du dioxygène, rendant ainsi - d'une façon paradoxale - l'environnement viable à l'être humain et aux formes de vie qui l'accompagnent. Quand au précieux Mélange, qui est la raison pour laquelle une civilisation interstellaire toute entière s'intéresse à un monde arriéré comme Arrakis, il est produit par la fermentation de déjections des truites des sables. Son exploitation par l'être humain, et son exportation hors-monde, signe au passage l'instabilité de l'ensemble : récolter le Mélange sans restitution de matière à l'environnement d'Arrakis revient à saboter les cycles de la matière sur la planète des sables - et donc, à terme, promet de la changer en monde stérile.

3. Un écosystème humain et politique ?

Les sociétés humaines sont politisées : elles s'organisent afin d'exploiter les ressources de leur environnement, et cette exploitation se traduit par une structure de pouvoir permettant une répartition - égalitaire ou non ! - de ces ressources. L'irruption des êtres humains sur Arrakis entraîne une exploitation du Mélange, bien sûr, mais pour les Fremen, Arrakis est avant tout leur foyer : ils aspirent à pouvoir y vivre d'une autre façon qu'à travers les barrières protectrices de leurs distilles et des sceaux d'humidité qui sanctionnent les issues de leurs sietchs. Le projet des Fremen est, en réalité, un projet de terraformation : il s'agit de modifier l'environnement d'Arrakis de telle sorte que puissent y coexister les grands vers et des régions plus agréables, de véritables oasis plus compatibles avec la vie humaine. Pour les Fremen, ce projet possède maintes justifications sacrées dont l'énumération est hors-sujet ici - mais ne voir que celles-ci serait une erreur : on oublierait alors que c'est le premier planétologiste impérial, à savoir le père de Liet Kynes, qui est à l'origine de ce plan scientifique de terraformation. Or Pardot Kynes, qui est issu d'une culture différente, voit les croyances des Fremen avant tout d'un oeil d'étranger, voire peut-être même celui d'un ethnologue. N'aurait-il pas vu, lui aussi et avant tout, la nécessité de compenser d'une façon ou d'une autre l'exportation de la matière organique du Mélange ? Et les oasis expérimentales que les Fremen installent sous ses directives, n'auraient-elles pas une fonction inattendue : celle de démontrer qu'il est possible de compenser l'exportation du Mélange et donc, d'en assurer la pérennité de la production ? L'oeuvre des deux Kynes, au premier abord scientifique et rien d'autre, pourrait donc bien se doubler d'un plus discret volet politique.

Il est plus facile de distinguer l'intention politique dans le discours d'un personnage majeur de Dune : le Duc Leto invoque assez tôt un hypothétique "pouvoir du désert" dont sa Maison, pour survivre, va devoir faire la découverte puis se saisir. Il perçoit donc bien les liens entre l'écologie et la politique dans un environnement aussi vaste que celui d'un monde, et en particulier sur Arrakis : en toute logique, disparu d'une façon prématurée, c'est à son fils Paul que revient l'honneur de conquérir le "pouvoir du désert". Paul va cependant au-delà des intentions paternelles en promettant aux Fremen de mettre les ressources d'un empire tout entier au service de la terraformation d'Arrakis : l'écologie scientifique est épaulée ici par une volonté... toute politique. "Les Fremen me concernent, moi. Ce qu'ils recevront leur sera donné par Muad'Dib." Plus tard encore, la transformation écologique est parachevée par Leto II, l'Empereur-Dieu. Arrakis n'est désormais plus Dune mais un monde-jardin : Frank Herbert montre ici qu'il comprend que les écosystèmes sont oscillants par nature, et peuvent passer d'un état (le désert) à un autre (le jardin), dans un sens ou dans l'autre. Ici, les oscillations seront imposées par les activités humaines, la priorité pouvant être donnée à la récolte du Mélange ou au bien-être des populations concernées par la transformation - et donc, en fin de compte, par les décisions politiques.

L'écosystème particulier d'Arrakis va donc servir à merveille les intentions de l'auteur de Dune. Là où, bien souvent, la SF imagine des mondes extraterrestres foisonnants mais statiques, Frank Herbert adopte le contrepoint et conçoit un monde fluctuant où l'être humain cherche sa place d'un bout à l'autre du Cycle. Dans ce monde oscillant où les flux de matière unissent les formes de vie à leur substrat, et font en réalité de l'être humain le vecteur d'un écosystème à l'échelle de l'univers, l'écologie scientifique et l'écologie politique font bon ménage...

Commentaires

Escrocgriffe a dit…
Article passionnant. Plusieurs décennies après la publication de « Dune », l’univers de Franck Herbert donne toujours autant le vertige tant il est riche, complexe et fascinant… Va falloir que je relise tout le cycle un jour ;)
Anudar Bruseis a dit…
Merci pour ton appréciation :) Lire "Dune" c'est obligatoire : matin, midi et soir :P