La voie martienne

Isaac Asimov est un auteur que j'ai beaucoup lu, par le passé, au point à une époque d'avoir voulu chercher chacun de ses textes de fiction afin de m'y intéresser au plus près. La production du Bon Docteur étant ce qu'elle est, il m'arrive encore et toujours - même si c'est de loin en loin - de mettre la main sur de nouveaux textes... Ce fut le cas lorsque j'ai découvert ce recueil - merci au passage à Markus de la librairie Temps-Livres - et que je me suis attelé à sa lecture...
  • La voie martienne, texte éponyme du recueil : à bord d'un vaisseau de Récupérateurs martiens, Ted et Esteban prennent connaissance de la dernière vidéo de propagande d'un certain Hilder qui désire limiter le gaspillage des ressources naturelles de la Terre. Il vise en particulier le voyage spatial qui gâche d'après lui des quantités effrayantes d'eau, et son discours séduit de plus en plus de terriens. Or si les exportations d'eau viennent à s'interrompre, Mars est condamnée... Les martiens et en particulier leurs Récupérateurs trouveront-ils une solution pour pérenniser leur mode de vie ? Très impressionnante nouvelle qui malgré son âge (publiée pour la première fois en 1952) entre à la fois en résonance avec son passé récent - Stalingrad, c'était dix ans avant - et avec notre propre présent incertain en 2018. Isaac Asimov parvient donc, à travers un texte par moments pourtant daté, à identifier un problème intemporel - celui de la juste répartition des ressources et des richesses - et à suggérer une solution des plus intéressantes qui n'est autre que celle décrite depuis dans The Expanse. Bravo !
  • Ah ! Jeunesse... L'Astronome et l'Industriel attendent l'arrivée de visiteurs de l'espace. Pour l'Astronome, leur mission commerciale est une opportunité de faire sortir leur civilisation de la stase malsaine qui est la sienne depuis la fin de la guerre nucléaire. Pour l'Industriel, ils représentent peut-être une menace ignoble. Et pour leurs fils, les visiteurs sont-ils autre chose que des animaux ? Un texte fort plaisant à lire mais moins satisfaisant que le précédent. Asimov utilise ici une astuce narrative toute hamiltonienne (déjà vue dans la nouvelle La planète morte de 1946) qu'il associe à son optimisme et à sa foi dans le progrès. L'extraterrestre est ici une figure d'altérité originale : altérité biologique, peut-être même chimique... mais en tout cas pas sociale. La conclusion est en tout cas presque convenue et en tout cas un peu attendue...
  • Les profondeurs : une civilisation au bord de l'extinction doit fuir sa planète menacée par la disparition de sa chaleur interne... C'est sur Roi que pèse la responsabilité suprême du contact mental avec un intellect vivant sur une planète plus chaude à dix années-lumière de distance, là où il sera possible d'actionner le dispositif permettant le transfert des individus. Son objectif ? La Terre, où son esprit est syntonisé avec celui d'un nourrisson ! Voici un texte asimovien que j'ai trouvé très inhabituel : si l'on y retrouve le goût du Bon Docteur pour le quiproquo (comme dans la nouvelle précédente) voire la farce, il n'en reste pas moins que cette nouvelle reste en permanence sur le fil du rasoir, menaçant à chaque instant de pencher vers l'horreur extraterrestre pure et simple. Nouvelle preuve témoignant de ce que l'auteur disposait de nombreuses cordes à son arc !
  • L'attrape-nigaud : dans le système Lagrange, deux soleils éclairent la planète Junior. Un siècle plus tôt, une tentative de colonisation a échoué pour des raisons mystérieuses, ses mille membres morts en appelant au secours sur toutes les ondes... et alors que la Confédération envisage une seconde tentative, une mission d'évaluation scientifique incluant un jeune membre du Service Mnémonique est chargée d'éclaircir l'énigme. Et si Junior était en réalité un piège mortel ? A nouveau un texte atypique de la part du Bon Docteur, qui nous propose ici une histoire dont le protagoniste central n'est autre qu'un individu disposant d'une mémoire éidétique et capable de réaliser des computations logiques : on n'est ici pas très loin de la fonction de Mentat imaginée par Frank Herbert dans Dune ! Asimov exploite ici ce concept dans un contexte d'exploration scientifique où la chimie vient jouer un rôle majeur, ce qui n'a rien de surprenant compte-tenu de sa propre formation. La fin se révèle incertaine et conclut de ce fait à la perfection une nouvelle étonnante. Bravo !
La voie martienne se révèle donc un recueil très original, où se révèle un Asimov insoupçonné. Malgré la citation dans la dernière nouvelle du nom d'Aurora, ces nouvelles de space-opera ne semblent pas devoir s'insérer dans son Histoire des Temps Futurs ; le Bon Docteur y témoigne donc d'une créativité toute indépendante, ainsi que d'une sensibilité particulière, aussi rafraîchissante qu'actuelle...

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