La grande dérive


Ce livre de Ben Bova, je l'avais lu vers l'âge de neuf ans et il m'avait alors fait une très forte impression : emprunté en bibliothèque, puis réemprunté quelques temps plus tard à des fins de relecture, il a fait partie du corpus littéraire qui m'a conduit quelques années plus tard à la SF de façon décisive. Quelle meilleure occasion qu'un Summer StarWars Episode IX pour y revenir ?
Résumé : 
Link vit à bord de l'Anneau des Vivants : comme tous ses compagnons, tous du même âge que lui, sa vie consiste à entretenir les plantes nourricières, à se tenir à distance des machines qui assurent leur survie, à éprouver de la crainte face aux sas qui les séparent du vide spatial... et à ne pas comprendre au juste ce que sont ces choses mortes, les "fantômes" qui ressemblent à des corps humains plus âgés qu'eux-mêmes et qui se trouvent de l'autre côté des vitres glacées dans un secteur tabou de l'Anneau. Le seul adulte a disparu depuis une éternité : replié dans le Moyeu - une autre région qui se trouve au-delà des couloirs interdits - Gerlet n'a laissé derrière lui qu'un enregistrement vidéo sur lequel se fonde le système de croyance des adolescents livrés à eux-mêmes dont Link fait partie... Les événements se précipitent pourtant : à travers les hublots de l'anneau une étoile se rapproche, éveillant des terreurs nouvelles que la prêtresse Magda parvient de moins en moins à calmer. Pour sauver ses amis, Link va devoir lui-même transgresser plus d'un interdit - au risque de sa propre vie... voire même de ses croyances les plus profondes...
La grande dérive est le troisième tome des Exilés, mais aussi le seul de cette trilogie qui ait été à ma connaissance traduit en français. Conclusion d'une saga fondée autour d'un vaisseau générationnel en anneaux concentriques (l'illustration de couverture est assez bien faite), il permet à l'auteur de résumer les enjeux de la vie à bord : à la fin du voyage, l'entropie l'emporte et les machines se mettent à faire défaut. Les sociétés humaines ont elles-mêmes échoué, sombrant dans la barbarie et la guerre civile - dévastatrices en espace confiné. A la fin, ne restent plus que des adultes peut-être stériles, qui contemplent la fin de leur rameau de l'espèce humaine - et qui résolvent d'en recourir à la technologie pour sauver peut-être leur parcelle d'Histoire. Gerlet, vénéré comme une divinité par les adolescents du groupe de Link, n'est autre que le dernier survivant de la dernière génération des Exilés : il a présidé à la production en cuve des plus jeunes occupants de l'anneau externe du vaisseau. Mais Gerlet est vieux et la gravité de l'anneau externe lui est insupportable : replié dans le Moyeu, privé de contact avec les adolescents à cause de la défaillance des machines, il doit travailler seul à son ultime projet - celui qui conduira ses protégés sur un monde habitable où ils auront l'opportunité de vivre leurs vies sans craindre l'arrêt des machines.

Le talent avec lequel Ben Bova raconte son histoire est de nature à forcer l'admiration. Si Link perçoit dès le début du roman le caractère anormal et précaire de l'existence qui est la sienne, il ne se défait de ses peurs et comprend l'ampleur de sa tâche que de façon très graduelle. Dans le même temps, le lecteur prend conscience de l'absurdité qui caractérise les rituels de la petite société où vit Link : s'il interprète fort bien les "fantômes" comme les cadavres des pilotes qui se sont sacrifiés au moment du péril, cette transformation de l'injonction d'un adulte à un enfant à ne pas toucher les machines (afin de ne pas les détraquer) en véritable tabou (ce qui conduit l'Anneau des Vivants à se délabrer plus vite que prévu) lui montre à quel point la règle religieuse peut se faire dangereuse et contre-productive. Le retour de Link à l'Anneau des Vivants - bizarre mais somme toute logique inversion du thème antique de la catabase - en fait un véritable porteur de lumière et à ce titre, un danger pour l'ordre établi, qu'il soit religieux ou politique. Armé de sa connaissance nouvelle, Link va devoir en un temps record affronter à la fois ses adversaires du passé, la dégradation des machines et l'inertie même des rituels et des croyances : le moment où il détruit l'image périmée de Gerlet symbolise bien sa compréhension du rôle qu'il doit jouer dans le sauvetage de l'humanité !

Si la fin de ce roman fait la part belle à un optimisme que d'aucuns trouveront béat, il me semblerait trop facile de l'invoquer pour mieux rejeter l'ensemble. Dans ce roman et sans doute aussi dans la trilogie qu'il conclut, Ben Bova fait oeuvre positiviste en s'acharnant à montrer que le destin de l'humanité doit être ouvert, d'une façon ou d'une autre. Le voyage final décidé puis mis en oeuvre avec succès par Link ne résout que certains problèmes : une fois compris le nouvel état qui est le leur, les Exilés seront en mesure de comprendre puis de résoudre les difficultés qui les attendent...

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