Lumières noires

Il a déjà été question ici plusieurs fois de N.K. Jemisin, brillante auteure américaine à qui nous avons déjà eu le plaisir de décerner en 2018 le Prix des Blogueurs pour La cinquième Saison ! Lumières noires est un recueil de nouvelles, et c'était aussi le dernier de mes rattrapages pour l'édition 2020 du Prix...

Au menu de ce recueil :
  • Ceux qui restent et ceux qui luttent : Um-Helat est l'Utopie réalisée, coupée de l'Univers... mais à portée du le flux d'information venu de notre propre monde. Laquelle des deux sociétés contaminera-t-elle l'autre ? Nette citation au fameux Ceux qui partent d'Omelas d'Ursula K. Le Guin, cette nouvelle en renverse le propos et y ajoute la touche Jemisin - sombre, horrifiante, mais jamais désespérée. C'est donc un beau texte pour ouvrir ce recueil.
  • Grandeur naissante : l'avatar de New York s'éveille : c'est un jeune homme sans le sou, sur lequel veille Paulo, lui-même avatar d'une autre grande ville des continents américains... car de répugnants prédateurs vont chercher à le dévorer avant que New York ne soit tout à fait éveillée ! Cette fois-ci, un texte qui préfigure le très récent The City we became. Les lecteurs intrigués par le pitch de celui-ci pourront se pencher sur cette nouvelle afin de savoir s'il est pour eux...
  • La Sorcière de la terre rouge : le Sud porte encore les marques de son passé esclavagiste. Emma est un peu sorcière, et elle perpétue certaines des traditions de l'Afrique à laquelle ses ancêtres ont été arrachés. Si bien que, le jour où une Dame Blanche se présente, elle sait quel péril pèse sur ses enfants... Dans ce texte, où des entités cruelles proposent à l'humanité d'ignobles marchés, l'auteure nous montre qu'il est admissible parfois de conclure un pacte avec le démon quand c'est pour mieux le rendre impuissant. Un texte beau et enragé !
  • L'Alchimista : Franca est une cuisinière de grand talent qu'un client étrange met un jour au défi de préparer un plat dont elle n'a jamais entendu parler. Les ingrédients lui sont inconnus pour certains d'entre eux, la recette est d'une complexité redoutable... et si le plat était plus que de la cuisine ? La cuisine relève de l'alchimie en ce sens que le mélange des saveurs produit parfois des effets inattendus. Beau d'un point de vue stylistique, ce texte ne convainc pourtant pas...
  • Le Moteur à effluent : Haïti est libre, mais sa liberté lui a coûté un prix démesuré. Son seul espoir est de mettre au point un moteur d'un genre nouveau... Jessaline est envoyée à la Nouvelle-Orléans pour y rencontrer celui - ou celle - qui possède le secret grâce auquel la liberté d'Haïti sera garantie à tout jamais. Saura-t-elle convaincre cette personne de se rallier à sa cause ? Plus tonique et plus riche en péripéties que le précédent, Le Moteur à effluent montre à nouveau des personnages de femmes puissantes et déterminées, avec plus de succès.
  • Nuages dragons : le ciel de la Terre a changé. Certains hommes sont partis vers l'espace, d'autres sont restés... Les branches de l'humanité à présent désunie ne sont pas d'accord : faut-il que le ciel de la Terre soit rouge pour toujours... ou bien faut-il, comme le veulent ceux de l'Anneau, lui rendre sa couleur bleue ? La science a-t-elle encore son mot à dire dans le destin de la Terre ? Dans cette nouvelle, Jemisin montre à nouveau son goût pour la Terre en tant que puissance primordiale : celle-ci s'avère être une divinité pas si endormie et plus cruelle qu'il y paraît au premier abord. L'humanité ne méritera peut-être pas toujours sa place sur Terre : voici la sombre morale de cette histoire inquiétante...
  • La Fille de Troie : dans l'Amorphe, des meutes d'intelligences artificielles chassent sans repos ou presque, à la recherche de lignes de code à même de prolonger leurs existences menacées par l'évolution. Un jour, une proie nouvelle fait son apparition dans cette jungle... Le cyberespace est une nouvelle frontière au-delà de laquelle se trouvent des périls insoupçonnés. Le talent de Jemisin s'exprime ici en racontant une histoire humaniste... où l'être humain est pourtant presque absent !
  • Major de promotion : dans un futur mal défini, l'humanité ordinaire a perdu la guerre contre l'ennemi. Les survivants, repliés dans des réserves, doivent se prêter au jeu de la formation et du classement. Zinlhe est la meilleure de toutes... que va-t-il lui arriver si elle est appelée à passer de l'autre côté du Mur ? Nette citation à nouveau de textes plus anciens, cette nouvelle n'est pas aussi sombre qu'il y paraît à première vue : l'humanité en cours de péremption possède toujours son libre arbitre... et chaque individu a le droit de l'exercer comme il l'entend, afin de rester humain, ou de découvrir un autre destin. Bravo !
  • Le Remplaçant du conteur : un roi sans héritier apprend qu'en mangeant le cœur d'un dragon mâle il devrait parvenir à engendrer enfin. Mais dans son royaume ne se trouve qu'un seul dragon, et c'est une femelle... Les contes sont souvent cruels avec les rois qui croient pouvoir interpréter les prophéties et la magie à l'aune de leurs pratiques de gouvernement. L'auteure nous rappelle ici que le destin ne se contraint pas - jamais !
  • Les Epouses du ciel : la colonie est en train d'échouer. Le dernier humain mâle s'est éteint et les femmes qui subsistent s'apprêtent à sombrer dans la folie... à moins que ce ne soit dans un nouveau rêve d'adaptation ? Sur une planète étrangère, l'échec des plans pré-établis conduit souvent à des aberrations avant d'amener aux nouvelles solutions. Dans cette nouvelle horrifiante, qui reste sur le fil du rasoir jusqu'au bout, Jemisin montre que les sols extraterrestres sont un terreau fertile pour de nouveaux cauchemars...
  • Les Evaluateurs : sur cette planète habitent des êtres intelligents qu'il faut évaluer, histoire de déterminer s'il est prudent de les côtoyer... Combien de sexes leur espèce compte-t-elle ? Pas si triviale qu'il y paraît, cette question pourrait avoir une importance capitale pour la survie de l'humanité... En dire plus sur le ressort de cette superbe nouvelle d'horreur extraterrestre serait en dire trop. Bravo !
  • Vigilambule : Sadie est une soigneuse : elle élève des enfants, jusqu'au jour où un Maître viendra pour un choisir un... afin de remplacer son corps usagé ! L'un de "ses" enfants, Enri, a compris la sinistre mascarade. Mais il se pourrait bien que sa compréhension soit à l'origine d'une révolution... Chez Jemisin, l'horreur n'est jamais loin de l'espoir. Cette nouvelle atroce à certains aspects le montre mieux encore que bien d'autres...
  • La Danseuse de l'ascenseur : surveiller ses concitoyens est un boulot à la fois ennuyeux et dangereux. Ennuyeux, parce que souvent il n'y a rien d'intéressant à regarder. Dangereux, parce que parfois on trouve quelque chose qui va vous conduire dans une direction indésirable... Un Etat de surveillance religieux tient au fond à peu de choses, dont les habitudes et leurs forces constituent le ciment. L'auteure explique ici que ce qui vient perturber les habitudes - et en particulier, l'irruption du beau - vient fragiliser tout l'édifice...
  • Cuisine des Mémoires : le dernier restaurant à la mode se propose de vous faire goûter au repas de votre choix : cela peut être un repas délicieux que vous avez gardé en mémoire... ou bien celui pris par une personnalité célèbre en une occasion particulière. Mais quel est son secret ? A nouveau un texte gastronomique, mais au contraire de L'Alchimista la nourriture ici ne remplit qu'une fonction émotionnelle et l'argument imaginaire est bien peu exploité. C'est dommage...
  • Avide de pierre : un monde en ruines, où les survivants se terrent à l'abri des murs de leurs villes - ou bien guettent à l'extérieur une opportunité pour s'y faufiler à la recherche de moyens de subsistance. Parmi eux, certains possèdent d'étranges pouvoirs et les utilisent à des fins dangereuses... quand ce n'est pas pour la haine et la vengeance. Cette nouvelle, qui s'inscrit dans un univers très proche de celui de La cinquième Saison, en préfigure certains des enjeux - à commencer par le rejet de la différence dans un monde hostile.
  • Les Berges de la Lex : après l'extinction de l'espèce humaine, toutes les entités issues de son imaginaire - divinités, créatures fantastiques et personnages de contes - se sont rassemblés à New York. Certains d'entre eux disparaîtront bientôt, d'autres plus tard... sauf si, peut-être, de nouveaux imaginaires se mettent à mûrir sur Terre... Un texte étrange et sombre, qui parvient comme La Fille de Troie à se faire aussi cruel qu'humaniste !
  • Le Narcomancien : en un âge où la magie peut ramener certains morts à la vie comme tuer de façon atroce, le Collecteur Nit reçoit une mission dangereuse : les superstitions peuvent avoir la vie dure... et les conflits au sein des communautés dégénérer en haines inextinguibles. Comment trancher dans le choix qui sera le sien ? Voici un texte au contexte fascinant mais dont l'intrigue semble quelque peu emmêlée... ce qui est bien dommage.
  • Henôsis : voici un texte impossible à résumer, où la chronologie est non linéaire à loisir. Il suffira de dire que le schéma en est original et le traitement très intéressant : Jemisin sait manier l'expérimental quand il le faut !
  • Trop d'hiers, manque de demains : Helen vit seule à tous points de vue : seule chez elle... et seule dans sa bulle d'univers quantique. Elle n'est connectée à d'autres univers de poche que par la grâce de l'Internet et d'une plate-forme de blogs toujours fonctionnelle, pour une raison mystérieuse. Or certains de ses amis disparaissent... pourra-t-elle s'extraire elle aussi de sa bulle temporelle où chaque journée se répète à l'identique mis à part les souvenirs qu'elle garde des précédentes ? A nouveau un texte étrange où l'argument imaginaire s'efface un peu derrière des considérations émotionnelles pas inutiles mais pas non plus exaltantes.
  • MétrO : lorsque l'on attend un train de banlieue à New York, il arrive parfois qu'on voie passer des trains à la numérotation étonnante... et dont les destinations n'apparaissent sur aucune carte. Que se passe-t-il si on a la témérité de monter à bord ? Les grandes villes, comme le racontait Neil Gaiman dans Neverwhere, finissent par générer leurs propres mythes et au fond leur propre réalité. New York, matrice et archétype de la ville du XXème siècle, recycle ici son passé à travers ses lignes de métro et de trains de banlieue : la narratrice osera en fin de compte s'y perdre pour s'en trouver à jamais changée. Le lecteur, au sortir de ce texte, n'aura qu'une envie et un espoir : que l'auteure en approfondisse le contexte à travers un roman !
  • Probabilités non-nulles : à New York, les probabilités sont depuis peu truquées. Certains s'en accommodent - à coup de paranoïa, de superstitions et de talismans - alors que d'autres cherchent à rétablir la situation antérieure... A nouveau un texte prenant New York pour cadre, mais cette fois-ci le contexte est tout à fait différent. Une calamité probabiliste s'est abattue sur la métropole - et nulle part ailleurs : toute la question est de savoir quelle attitude il convient d'adopter dans cet univers où le risque ne prend plus le même sens qu'auparavant. L'esprit new yorkais doit-il chercher plutôt à vaincre ce péril ou à l'apprivoiser ? La réponse de Jemisin témoigne sans doute d'une mentalité originale, et pas si répandue aux Etats-Unis !
  • Pécheurs, saints, spectres et dragons - la cité engloutie sous les eaux immobiles : la Nouvelle-Orléans s'enfonce peu à peu sous les eaux d'un ouragan. Les moins fortunés sont restés alors que les autres sont partis. Sur place, des créatures étranges commencent à se manifester : les dragons parlants sont sans doute les moins hostiles d'entre elles... On se souvient du scandale lié à l'ouragan Katrina, au cours duquel certaines populations déshéritées de la Nouvelle-Orléans ont été abandonnées à elles-mêmes. L'esprit d'indépendance américain est critiqué ici avec une certaine férocité : ceux qui fuient laissent en fait leur identité derrière eux...
N.K. Jemisin, dans ce recueil, offre un large éventail de ses talents d'écrivaine et montre qu'elle maîtrise bien le format court. Si certains de ces textes sont moins intéressants, le lecteur y trouvera toujours sa patte si particulière : celle où s'exprime un humanisme souvent amer, mais jamais désespéré !

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