Vita nostra


Ce titre de Marina et Sergueï Diatchenko était le troisième qu'il me fallait rattraper dans le cadre du Prix des Blogueurs 2020. Je me suis lancé dans cette lecture sans aucun avis préalable : tout ce que j'en savais en fait se résumait à "c'est un Harry Potter au goulag".
Résumé : 
Alexandra, qui répond plus volontiers au diminutif de Sacha, est en vacances avec sa mère. Elle attendait le retour à la plage depuis l'année précédente : à seize ans, elle est consciente de ne pas avoir tout à fait les mêmes aspirations que les autres filles de son âge... mais la simplicité de ces instants la rend heureuse. Elle ne sait pas encore que ce début de vacances constitue ses derniers moments de vie normale : un homme inquiétant se met à la suivre et cherche à l'aborder... A chaque fois, elle parvient à l'esquiver - mais il se fait de plus en plus pressant et avec horreur, Sacha réalise qu'elle vit sans arrêt la même journée de juillet ! Afin de s'extraire de la boucle, elle se résigne à obéir aux étranges consignes de l'individu. Il a beau lui promettre de ne jamais rien lui demander d'impossible, elle redoute le plan qu'il semble avoir formulé à son sujet. Pourquoi se met-elle à vomir des jetons lorsqu'elle accomplit les exercices qu'il exige d'elle ? Pour le savoir, il lui faudra bientôt prendre le train vers l'institut des technologies spéciales de Torpa : un obscur établissement d'enseignement supérieur d'une province éloignée, bien loin de ses ambitions initiales. Que va-t-elle y apprendre ? Y a-t-il un lien entre ses études et les améliorations spectaculaires de la vie de sa mère ?
Qu'enseigne-t-on à Torpa ? Tout ce livre suffit à peine à répondre à cette question : les personnages - et le lecteur avec - sont tenus dans l'ignorance la plus poussée pendant une bonne partie de l'intrigue... et à partir du moment où il devient clair que c'est une forme de magie qui est à l'oeuvre dans Vita nostra, c'est la question de la nature de celle-ci qui se met à se poser de façon vive. L'institut des technologies spéciales ressemble à s'y méprendre à - mime, en fait - n'importe quel autre établissement d'enseignement supérieur généraliste... puisqu'il propose des cours qui relèvent de la culture générale (mathématiques, droit, éducation physique et anglais). Le fait qu'il soit établi dans une région reculée donne ainsi un second alibi aux étudiants, qui sont plus qu'incités - contraints - à dissimuler à leurs proches la véritable nature de l'enseignement qui leur est prodigué : manuels hors d'âge remplis de charabia, exercices de géométrie non euclidienne à résoudre de tête, almanachs de symboles colorés à contempler jusqu'à évanouissement, bandes-son silencieuses dissimulant des abîmes prêts à engloutir l'étudiant travailleur... L'esprit humain se rebelle face à l'étrange : les étudiants, qui ne comprennent dans un premier temps pas ce que l'on attend d'eux - et dans un deuxième temps pas beaucoup plus, en fait - résistent à l'enseignement qui leur est prodigué. Ils découvrent alors que ceux d'entre eux qui abusent - en séchant trop de cours par exemple - finissent punis... ou bien, pour être plus précis, que leurs proches auront à subir le prix de leur désobéissance. En ce sens, le résumé lapidaire qui m'en avait été fait correspond bien à la réalité : c'est une histoire d'apprentissage de la magie, et c'est un apprentissage qui se fait sous la contrainte - au sens du goulag, où l'on pratiquait la responsabilité par association...

Mais cette magie, en quoi consiste-t-elle ? Dans Harry Potter, les branches les plus exigeantes de la magie sont aussi les plus absconses... et ne sont pas toujours enseignées à l'école, ce qui implique une difficulté à les formaliser sous forme d'explications claires et intelligibles. Ici, c'est tout le cursus qui est abscons : au-delà des disciplines ordinaires - dont le contenu est soit évident, soit inintéressant - les "technologies spéciales" enseignées à Torpa le sont d'une façon aussi détournée qu'abrutissante. Si l'esprit humain se rebelle face à l'étrange comme écrit plus haut, ce n'est pas juste par goût de la rationalité : il s'agit dans certains cas de se protéger contre des expériences à même de remodeler en profondeur l'individu que l'on est. Vita nostra est le premier volume d'une série au nom évocateur, Les métamorphoses : l'étrange enseignement prodigué à Torpa n'est pas un simple abrutissement, il conduit l'esprit à se déconnecter de la réalité voire même à la transcender jusque dans sa composante matérielle. Que deviennent les étudiants, au-delà du tunnel de travail, d'angoisse et de transformation qui les guette ? Les conséquences précises de leur métamorphose ne sont pas tout à fait explicitées, le contexte qui la requiert ne l'est pas du tout : si la magie que l'on enseigne à Torpa est mystérieuse pour les étudiants, elle l'est tout autant pour le lecteur qui - au fil de la transformation de Sacha, étudiante exceptionnelle dont le parcours connaît quelques faux pas - en vient à se demander si l'intention des auteurs est d'amener leurs personnages à réaliser qu'ils vivent dans un texte écrit...

Si cette intention de démiurge ne peut être écartée pour l'heure, il n'en reste pas moins que le très lent développement de l'intrigue tout comme le caractère obscur des concepts internes de l'oeuvre viennent entraver le travail du lecteur. Vita nostra couvre pas moins de quatre années de la vie de Sacha, des années de formation épuisante mais qui finissent néanmoins par la happer : de cette longue période, le lecteur retiendra surtout qu'elle est repérée très vite comme la meilleure étudiante de l'institut et qu'elle subira un parcours accéléré mais dont elle ne comprend pas l'enjeu. Les étapes de sa transformation - intellectuelle d'abord, puis physique - sont destinées à l'élever au-dessus de la condition humaine dont elle se détache de plus en plus : mais quelle est cette autre condition, transcendante celle-ci, à laquelle on la destine ? Et pour quelle raison a-t-elle été choisie ? Questions auxquelles les auteurs n'offrent aucune réponse, et dont la résolution n'est facilitée par aucun indice : le lecteur ne peut s'empêcher de se dire, au terme de cette lecture, que le contrat n'est pas rempli - et que les auteurs auraient mieux fait de ne pas le considérer comme un étudiant de l'institut de Torpa. Pour comprendre à quelles dimensions insoupçonnées de l'univers les "technologies spéciales" donnent accès, et aussi de quelles menaces existentielles les anciens étudiants protègent une humanité maintenue dans l'ignorance, il faudrait lire la suite : cela risque d'être sans moi.

Ne manquez pas les avis de Cédric, Gromovar, Lune et Tigger Lilly !

Commentaires

Baroona a dit…
"Pour comprendre (...) il faudrait lire la suite" : ou pas, à priori, puisque les trois tomes du triptyque sont indépendants et explorent des univers différents avec seulement une même thématique commune des métamorphoses.
Triste que cela n'ait pas fonctionné sur toi en tout cas, tant ce livre a été une claque pour moi.
Anudar a dit…
On n'est pas tous faits pour apprécier les mêmes choses : certains diraient que si c'était le cas, on finirait par s'ennuyer.

Clairement, ce livre n'a pas marché avec moi : c'est long à venir à tous points de vue, malgré les effets d'accélération puis de ralentissement du temps de la narration, et à la fin je me suis dit "tout ça pour ça". Bon... disons que je suis passé à côté !