Terminus

Voici un livre qui a fait parler de lui au moment où sa sortie s'est faite imminente. Aiguillonné par plusieurs chroniques venues du Planète-SF, j'ai décidé de m'y intéresser moi-même - ce en quoi j'ai été aidé par son éditeur qui a bien voulu me l'offrir en avant-première...
Résumé : 
Shannon Moss appartient à la Navy : elle a été recrutée pour le NCS, un programme secret d'exploration spatiale qui permet d'avoir un aperçu des avenirs possibles. C'est ainsi qu'elle a vu le Terminus : dans un futur aussi peu éloigné qu'inéluctable, un énigmatique "Trou Blanc" apparaît dans le ciel et transforme la Terre en désert glacé où la conscience humaine se consume et où les corps subissent un destin atroce. Crucifiée la tête vers le bas et peut-être sauvée in extremis, elle ne revient au présent qu'après avoir perdu sa jambe. C'est en 1997 que ses chefs au NCIS l'envoient alors enquêter sur un crime aux allures de meurtre rituel : la famille Mursult a été presque toute entière éliminée à la hache, les ongles de chaque victime arrachés, la fille la plus âgée portée disparue... Mais ce qui bouleverse le plus Shannon, c'est que beaucoup d'éléments de cette affaire éveillent chez elle de vieux souvenirs, ceux de son amie Courtney assassinée à l'adolescence alors même qu'elle vivait dans la maison à présent occupée par la famille Mursult. Pourquoi le NCIS s'intéresse-t-il tant à ce crime ? Et pourquoi la date à laquelle se produira l'inévitable Terminus ne cesse-t-elle de s'avancer ?
L'existence d'un procédé de voyage temporel, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire ailleurs, subordonne la flèche du temps général à celle du temps biologique du voyageur : quand celui-ci est observateur du futur et qu'il agit sur son temps présent, il entraîne une modification irréversible de la chronologie et le futur dont il a été le témoin cesse d'exister ailleurs que dans sa mémoire. Dans certains cas particuliers - tels que ceux développés par Isaac Asimov dans La Fin de l'Eternité mais aussi Charles Stross dans Palimpseste - le voyageur n'est pas seul, il fait en réalité partie d'une organisation que la maîtrise du voyage temporel place en quelque sorte hors du temps... ce qui donne tout son sens à la notion asimovienne de physio-temps. Les concepts mis en avant ici par Tom Sweterlitsch répondent à ceux d'Asimov et de Stross : l'organisation à laquelle répond Shannon Moss émanant de la Navy, le voyage vers le futur est qualifié de séjour en Eaux Profondes alors que le présent - celui de 1997 - est la Terre ferme. La Navy étant une agence gouvernementale des Etats-Unis, le debriefing au retour d'une mission vers le futur permet d'identifier des menaces contre la sécurité nationale et de définir la notion de précrime : pourquoi ne pas intervenir afin d'éviter les événements les plus graves et garantir ainsi le meilleur avenir qui soit pour les Etats-Unis ? C'est ainsi que les supérieurs de Shannon Moss au NCS, à leur façon, reproduisent le péché originel des Eternels d'Asimov.

L'avenir de l'espèce humaine - et en réalité celui de la Terre toute entière - est pourtant barré par un événement d'extinction dont le lecteur est témoin dès les premières pages. Si les premiers voyages secrets vers le futur témoignent de l'existence d'avenirs ouverts pour la civilisation humaine - dont la description n'a pas été sans m'évoquer les images incandescentes que laisse après lecture l'Yragaël de Druillet - voici que, tout soudain, le destin de l'écosystème se scelle sous la forme du Terminus. L'énormité de cette fin du monde et - au sens propre de l'expression - des temps humains n'est pas minimisée par le NCS qui cherche à mettre en oeuvre une double stratégie, cherchant à rouvrir le destin de la Terre et à rendre possible une évasion dans le pire des cas. Stratégie vaine à tous points de vue : la date d'irruption du Terminus ne cesse d'être revue à la baisse, promettant donc d'atteindre tôt ou tard la Terre ferme - et l'évacuation de la Terre, si elle mérite bel et bien son nom de code d'Opération Saïgon au vu de son envergure, est vouée à l'échec puisque notre planète semble être la seule habitable au sein de l'Univers exploré par le NCS. Le fait est que ce dernier joue avec des mystères dont la portée lui échappe : à chaque voyage que Shannon entreprend vers le futur afin de poursuivre son enquête, la date du Terminus devient plus proche encore - comme si ses actions avaient l'effet inverse du but recherché. Dans ces conditions, est-il sage de continuer à voyager dans le temps ?

Tous les mystères à l'oeuvre dans Terminus ne sont pourtant pas étrangers à l'intellect humain. Le voyage temporel, par sa nature elle-même, implique certaines bizarreries dans lesquelles se faufilent haine, folie et hybris. Dans ce livre, l'Univers et le temps sont trop vastes pour que l'esprit humain ne s'y perde pas, la beauté pouvant servir d'appât aux pièges cosmiques les plus ignobles - et au fond, le Terminus n'est-il pas fascinant comme peuvent l'être l'abîme et la gueule du prédateur ? Pour quelles raisons certains vaisseaux expédiés vers l'espace n'en sont-ils jamais revenus ? Derrière ces questions se trouve la véritable énigme, celle qui est d'envergure humaine : le destin de l'humanité ne dépend semble-t-il que des actes de ses membres - alors, pourquoi le Terminus ne cesse-t-il de se rapprocher sinon pour des causes humaines ? Le lecteur en prend conscience assez tôt, c'est de l'existence même du voyage temporel que provient le danger puisque les voyageurs n'observent plus qu'une étrange convergence des avenirs possibles alors qu'ils ne devraient cesser de diverger, comme si une autre organisation que le NCS interférait avec ses actions - ou bien comme si des erreurs au sein du NCS lui-même venaient sceller le destin de la planète. Si le Terminus est une possibilité, c'est en réalité l'être humain et lui seul qui en fait une certitude à même d'aveugler tous les avenirs.

Ce qu'un ou plusieurs êtres humains ont fait - par erreur ou non - peut-il être défait par les mêmes moyens ? C'est avec cette grande question que se conclut ce grand livre, à travers un épilogue se déroulant à une époque en principe inaccessible aux voyages du NCS - un court passage venu d'un passé qui n'était pas et qui est soudain advenu, corrigeant la scène primitive du personnage principal. Cela suffit-il à rendre le Terminus non certain voire improbable ? Au lecteur d'en décider...

Ne manquez pas les avis d'Albédo, d'Apophis, de Célindanaé, de Feydrautha, de Gromovar, de Lune, de TmBM...

Commentaires

Lune a dit…
Excellent roman !
Anudar a dit…
Dérangeant et de nature à faire réfléchir, hein ?
TmbM a dit…
Je crois que j'ai tout aimé dans ce livre, c'est aussi simple que ça.
(Et merci pour le lien !)
Anudar a dit…
Mais de rien ! Ça sert à ça :)